S’associer entre artisans pour développer son activité : cas de la maréchalerie

AOCDTF Senlis 2011Travailler en réseau, « ensemble », a toujours été le talon d’Achille des artisans très attachés à leur indépendance. Pourtant, ce mode d’organisation devient de plus en plus nécessaire pour gagner des marchés (pour offrir une complémentarité de compétences et de prestations) ou tout simplement pour gagner en rentabilité. Tous les métiers sont potentiellement concernés, y compris les plus traditionnels comme la maréchalerie.

Le métier de maréchal-ferrant en France regroupe environ deux mille maréchaux qui prennent soin de la locomotion d’un million d’équidés par un travail approprié sur leur boîte cornée. Ce faible effectif réussit, à faire fonctionner l’ensemble de la filière : courses, sports et loisirs équestres, écoles d’équitation, particuliers, chevaux de travail, élevages, etc. Cette filière représente 75 000 emplois et 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2013.
Pourtant, la transmission de ce savoir-faire est malmenée par une durée moyenne de carrière de 15 ans seulement. Les causes sont multiples : une grande pénibilité du travail qui use prématurément le dos ; des artisans qui exercent seuls ; un véritable manque de formation en gestion d’entreprise. Le salariat n’est que très peu développé  sans doute en raison d’une insuffisante rentabilité des entreprises, rendant impossible l’embauche.
Certains maréchaux ont décidé de repenser cet état de fait et se sont associés pour créer des projets viables et durables. Ainsi, les maréchaux Frédéric Le Merrer, Olivier Canevet et Sébastien Fraval,  se sont  associés pour fonder les « Maréchaux de l’Arrée », en Bretagne. Leur expérience est ici partagée avec les professionnels de l’artisanat confrontés à des situations comparables.

Professionnaliser la gestion de l’entreprise artisanale

La constitution d’une société est au départ un rêve de copains. Elle offre de multiples avantages de confort et de sécurité, pour la pérennité de l’entreprise et la santé de ces artisans : ne plus être seul face aux aléas  professionnels, avoir plus de crédibilité face aux banques, aux assureurs, aux investisseurs, mais aussi face aux clients. La somme des atouts de chacun offre plus de diversité et de professionnalisme. Par exemple, le plus loquace s’occupe des négociations, le mieux organisé du stock. La stratégie de communication est adoptée ensemble. Chacun s’occupe de ce qu’il sait le mieux faire dans l’entreprise, mais face aux problèmes, les solutions restent collégiales.

La mutualisation leur a permis, dès le départ, de prendre un bureau dans une pépinière d’entreprise qui apporte un soutien technique et financier, ainsi que des services et des conseils aux jeunes entrepreneurs. Elle leur a également permis d’embaucher une secrétaire à trois quart temps, d’être plus disponible pour leur clientèle tout en conservant cinq réelles semaines de congés par an, de réaliser  de belles économies d’échelle en négociant sur des commandes groupées aux volumes forcément plus importants. Mais surtout, cette formule leur permet d’être tout à la fois associés et cogérants de la société. En clair : leurs biens personnels sont protégés en cas de dépôt de bilan et leurs rémunérations sont fixes, ce qui donne lieu à une certaine stabilité des cotisations sociales versées au RSI d’une année sur l’autre. Quant aux dividendes, ils sont partagés ou réinvestis.

Au départ, l’entreprise se composait de deux associés et d’un apprenti qui sillonnaient deux secteurs de la région Bretagne. Six ans plus tard, et avec un associé en plus, elle couvre aujourd’hui trois secteurs, emploie trois apprentis, un ouvrier et une secrétaire à temps plein. Le parc automobile de l’entreprise a doublé et l’organisation s’est professionnalisée. Chacun des trois associés gère son secteur et son équipe. Tout passe par la secrétaire : c’est elle qui gère la communication et les relations avec la clientèle, la facturation, le planning, la comptabilité, les relances, les formalités sociales et fiscales. Via un compte Google®, chaque équipe est informée de son planning hebdomadaire et quotidien par la secrétaire : Google drive est l’outil indispensable qui permet de rester en lien avec la secrétaire et le reste de l’équipe sans être présent physiquement. Chaque semaine, un comparatif est effectué sur les prestations, le chiffre d’affaires, les kilomètres réalisés. Des réunions sont organisées pour étudier certains sujets comme les  retraites, la santé, l’administration, la banques, etc. Des évènements pour la clientèle, des rencontres, conférences et ateliers sont organisés. L’intervention d’un spécialiste sur les cas compliqués est possible. Ce professionnalisme et cette disponibilité leur permettent malgré une réelle concurrence de justifier des tarifs qui se maintiennent dans une fourchette haute.

Recommandations aux artisans candidats au regroupement

Les objectifs à l’avenir ? Embaucher deux autres ouvriers et développer les rayons d’action. Mais surtout répartir au mieux le travail pour mieux se préserver physiquement et durer dans le temps. Responsabiliser les ouvriers afin que dans un avenir plus lointain, ils puissent, sous forme de parrainage interne, être accompagnés pour reprendre l’entreprise.
Bien entendu, le secret de la réussite d’une association est avant tout l’entente et la ferme volonté de travailler en groupe dans un but commun. Il est impératif de se faire mutuellement confiance et d’être d’accord sur les objectifs de l’entreprise. Chacun doit prendre conscience de ses qualités et de ses défauts et toujours mettre en avant la recherche de complémentarité tant sur le plan professionnel qu’organisationnel. Car, même si les maréchaux de l’Arrée ont établi une liste importante d’avantages procurés par l’association, ils restent néanmoins unanimes sur deux inconvénients : l’obligation de réaliser un chiffre d’affaires constant pour équilibrer les comptes, et surtout le risque de conflit dans le cas de désaccord entre les associés. Et le conflit peut revêtir des allures sournoises, lorsqu’un climat de compétition s’installe entre deux membres par exemple.

Mais le jeu en vaut la chandelle et les trois maréchaux de l’Arrée ne reviendraient aujourd’hui pour rien au monde au modèle de l’entreprise individuelle. Le retour sur investissement n’est pas, en premier lieu, financier : on ne fait pas fortune avec la maréchalerie. Il se mesure essentiellement à la qualité des prestations, à l’épanouissement des hommes de métier, à la charge raisonnable de travail et à l’assurance de faire face dans les périodes plus difficiles.

Une réponse à une carrière courte et aux difficultés de la reconversion

L’association de plusieurs professionnels sous un statut de SARL ou encore un GME n’est pas à première vue une innovation. Mais il s’agit d’une tendance en développement dans l’artisanat : aujourd’hui 12% des créations d’entreprises artisanales sont ainsi réalisées dans le cadre d’un binôme associant deux professionnels, souvent aux compétences complémentaires (source : INSEE, SINE 2010).

Ce mode d’organisation est plus inédit pour les maréchaux, qui fonctionnent en trop grande majorité seuls et qui s’usent prématurément la tête et le corps. Le métier de maréchal-ferrant est un métier de passionnés : une fin prématurée de la carrière engendre trop de frustration et de complications pour se reconvertir. Les maréchaux sont souvent détenteurs d’un simple CAP, indispensable à l’installation, mais loin d’être suffisant pour reprendre des études ou accéder à un poste à responsabilités. L’avenir nous dira si l’association peut faire partie des solutions pour que les hommes et les femmes puissent embrasser cette carrière tout au long de leur vie. Les premières expériences semblent encourageantes. Les maréchaux de l’Arrée peuvent assurément servir d’exemple à d’autres métiers au fonctionnement individuel. Le proverbe se vérifie toujours : l’union fait la force. (Voir l’article sur la mobilité horizontale)

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